Si le glissement de terrain du Riou-Bourdoux est bien connu des habitants et des visiteurs de la vallée, celui du Super-Sauze l'est beaucoup moins : c'est à peine si l'on remarque au printemps le passage des étudiants de l'Université de Strasbourg qui viennent effectuer des relevés sous la direction de leurs professeurs. Pourtant ce glissement est spectaculaire et intéressant à plus d'un titre. L'École du Sauze ayant la chance de compter au nombre des parents d'élèves des géologues de haut niveau ne pouvait qu'en profiter pour essayer d'approfondir la question. Par une belle journée d'automne, nous sommes donc allés voir les choses de plus près...
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Petite introduction en classe :
- le métier et les outils du géologue
de terrain (lire une carte, se repérer, observer les cailloux)
- l'utilité de la géologie dans la vie de
tous les jours (l'eau, les métaux, les matériaux
de construction, le plastique)
- quelques termes géologiques usuels (couches sédimentaires,
roches, minéraux, fossiles, plis, failles, nappes )
- l'échelle des temps géologiques et l'utilisation
des fossiles comme moyens de datation (ammonites)
- la géologie de l'Ubaye et la fenêtre de Barcelonnette
:
- les Terres Noires du Jurassique Supérieur
(Callovien-Oxfordien) forment toutes les pentes douces et le fond
de la cuvette de Barcelonnette. Ce sont principalement des marnes,
de couleur très sombre parfois bleutée, très
peu consolidées, souvent mises à nu par l'érosion,
et auxquelles on donne souvent le nom de roubines. Ces marnes
ont été déposées à cet endroit
même (autochtones), dans une fosse océanique (la
fosse Vocontienne) qui, une fois remplie de sédiments,
s'est refermée formant le Massif des Alpes.
- des nappes formées de calcaires et de flysch (mélange
de marnes, de calcaires et de grès), venues du Piémont
au début du Tertiaire (Eocene inférieur et moyen):
les nappes de l'Autapie et du Parpaillon (flysch à Helminthoïdes)
ont recouvert les Terres Noires et forment tous les sommets autour
de Barcelonnette (Chapeau du Gendarme, Pain de sucre, l'écaille
des Séolanes, le sommet de La Pare, le Bérard) .
- L'érosion a fait disparaître ces nappes dans le
bassin de Barcelonnette laissant apparaître les Terres Noires
qui se trouvaient dessous, c'est pour cela que l'on parle de la
Fenêtre de Barcelonnette.
- la relation géologie - habitat/cultures, les risques
naturels (glissements de terrain), les constructions récentes
(lotissement de la Valette, lotissement de la Chaup), les ouvrages
sur le Riou Bourdoux, la surveillance des glissements de terrain
(l'Institut Géologique de Strasbourg, le RTM :Restauration
des Terrains en Montagne).
- La relation géologie flore (sols calcaires, sols
siliceux, spécificité des végétaux
: arbres, fleurs et champignons)
Visite du glissement de terrain du Super Sauze
Départ de l'école du Sauze à
pieds, direction " Les Roubines " du Super Sauze.
Arrivée dans les Terres Noires des Roubines, mises à
nu par l'érosion.
Observation de l'ensemble du glissement
de terrain :
- la loupe d'arrachement tout en haut
du glissement, qui recule de plusieurs mètres chaque année
(plusieurs cabanes de berger sont déjà tombées)
- la masse onduleuse du glissement
- des lambeaux de forêt, transportés comme des radeaux
vers l'aval
- le ruissellement de l'eau partout
- l'aptitude des terres noires à se transformer en boue
épaisse pouvant charrier de très gros blocs, ceux
aux abords de la piste font bien 4 à 5 m de diamètre
(piste des roubines retracée régulièrement).
Observation des Terres Noires :
- couleur : noire bleutée, (oxydations
ferrugineuses locales liées au ruissellement des eaux)
- dureté : très friables, argileuses (vont gonfler
avec l'eau, glissent plus facilement)
- localement des bancs plus consolidés qui se délitent
en " crayons "
- peu de fossiles, on peut y trouver des ammonites comme le specimen
apporté, qui appartient à l'espèce Hildoceras
bifrons, caractéristique de l'Oxfordien
- observation du contact des marnes noires avec le sol sus-jacent,
de couleur gris-clair
Panorama
du Bassin de Barcelonnette
Les Terres Noires dans tout le Bassin de Barcelonnette,
avec leur érosion particulière " en dos d'éléphants
", les Rouvines (ou roubines) . Localement de gros glissements
de terrain (la Valette, Le Super Sauze, La Frache )
Les Nappes de l'Autapie et du Parpaillon formant les sommets plus
escarpés (Lan, Mea, Bérard, Pointe Fine, Têtes
de Siguret et Cuguret, même le Brec du Chambeyron en arrière
plan est formé par les nappes venues d'Italie .
L'écaille retournée de la Grande Séolane.
Observation d'un petit échantillonnage de roches et minéraux de la vallée
- Pyrite (Pierre aux carrelets à l'Adroit)
- Gypse (Terres Plaines)
- Quartz (Cheval de Bois)
- Flysch à Helmintoïdes ( traces de vers chassant
pour se nourrir)= Nappe du Parpaillon
- Marbre vert (de Maurin) riches en minéraux verts (Chlorite
et Serpentinite) veiné de Calcite
- Grés à Nummulites (sous-bassement Tertiaire (Eocène)
de l'écaille de la Grande Séolane)
Retour à l'école du Sauze et mise sur papier
A/ Les principales formations rocheuses observées
- age
- type de roche
- contenu fossilifère
- organisation dans l'espace (profil simplifié du bassin
de Barcelonnette)
B/ Description du glissement spectaculaire
du Super Sauze
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"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" a-t-IL dit ; nous avons la chance que Paule, non contente de son savoir encyclopédique, apprécie la poésie. Elle a donc trouvé dans ses archives, ce poème d'Arthur lui-même :
Fêtes de la Faim
Si j'ai du goût, ce n'est guère
Que pour la terre et les pierres.
Dinn ! dinn ! dinn ! dinn ! Je pais l'air,
Le roc, les Terres, le fer .
Les cailloux qu'un pauvre brise,
Les vieilles pierres d'église,
Les galets, fils des déluges,
Pains couchés aux vallées grises!
Bruxelles/( Glissement de terrain du Sauze)
Boulevard sans mouvement ni commerce,
Muet, tout drame et toute comédie,
Réunion des scènes infinies,
Je te connais et t'admire en silence.
Larme
Puis l'orage changea le ciel, jusqu'au soir.
Ce fut des pays noirs, des lacs des perches
L'eau des bois se perdait sur des sables vierges.
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares
Et l'inspiration lui est venue de le continuer de cette façon :
Noirs inconnus, si nous allions ! allons
! allons !
Ô malheur ! je (me) sens frémir, la vieille terre,
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond
Première communion
La pierre sent toujours la terre maternelle.
Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux
Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs
De vos forêts et de vos prés
Ô très paisibles photographes !
La Flore est diverse à peu près
Comme des bouchons de carafes !
Chant de guerre parisien
Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de grands accroupissements,
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !
Accroupissement
Et le soir, aux rayons de lune, qui lui
font
Aux contours du cul des bavures de lumière,
Une ombre avec détails s'accroupit, sur un fond
De neige rose ainsi qu'une rose trémière
Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
(ça lui va bien au glissement de
terrain ! ! !)
A l'évidence, le Sauze est un repère/repaire d'amoureux des mots, comme Alain Sagault, auteur du Livre du Caillou, qui nous livre ici sa vision des Septarias :
LES SEPTARIAS
Leur nom dérive du latin "septarium"
signifiant cloisonné, cloison.
On les trouve en chapelets dans les Terres noires. Elles se présentent
extérieurement sous forme de boules, de miches de dimensions
très variables, d'un diamètre allant du centimètre
au mètre.
La surface des septarias de la Vallée de l'Ubaye est noirâtre,
grenue, verruqueuse. La section du nodule fait découvrir
à l'intérieur un réseau de craquelures rayonnantes
de configuration complexe, parfois concentriques sur les marges.
Elles auraient été formées à partir
de boues en suspension dont les grains très fins se sont
déposés sur les fonds marins, parfois à plus
de mille mètres de profondeur. Soumises à d'énormes
pressions, ces boues se sont ensuite agglomérées
en boule et durcies en nodules. L'évolution ultérieure
des fonds marins les a fait remonter, d'où une pression
moindre, provoquant des fissures bientôt remplies par la
calcite, d'un gris beaucoup plus clair.
Chaque septaria porte donc en plein coeur son enfant-image, né
de ses épousailles avec la mer et de leur long rêve
partagé, un enfant unique, aussi spécifique et inimitable
qu'une empreinte digitale, et si mouvant que chaque tranche d'une
même septaria en montre un aspect différent.
LA RELIURE DU CAILLOU
La septaria : la pierre qui rêve...
un rêve de pierre, durant des millions d'années,
et au bout du rêve, au coeur de la pierre,
fine et dure, l'image cachée d'un songe
cristallisé par le temps.
Je ne crois pas au hasard.
Si j'y croyais, j'aurais du mal à vous raconter l'histoire
de votre reliure.
Car non seulement le livre, mais toutes choses sont reliées
dans cette aventure.
Le livre du caillou a été écrit dans la Vallée de l'Ubaye, avec un caillou de la Vallée. Les romains l'avaient nommée Vallis Nigra, peut-être à cause des Terres noires, comme on les appelle encore aujourd'hui, ces marnes schisteuses fragiles que les torrents érodent pour former ce qu'on nomme ici des "roubines".
Le livre était déjà paru
quand mon ami Gérard Mouneyres m'a fait découvrir
les septaria, ces étranges pierres en boule qui sont en
somme le trésor des roubines.
On les trouve dans les éboulis des Terres noires, et elles
aussi ont une bien belle histoire mais c'est une autre histoire!
La rencontre était belle, du caillou volant et de ces pierres
qui cachent sous la carapace de leur peau grenue d'avocat gris
souris des dessins si ténus et évocateurs qu'on
dirait souvent une dentelle de pierre.
C'était comme si la Vallée avait voulu me confirmer
ce que j'avais découvert en explorant le caillou
ou ce qu'il avait trouvé en moi : que même
les pierres cachent un coeur tendre sous leur rude écorce!
Sans compter que les cailloux des roubines, comme celui du livre,
ont souvent dans le poing la taille et la forme d'un coeur, et
bientôt sa chaleur...
Gérard m'a donné deux septarias, coupées
en deux par le milieu comme des avocats . Je les ai
gardées pieusement : cadeau d'ami! Et puis l'une montrait
un homme qui semblait appeler.
Enfin, elles étaient si clairement inutiles
que j'ai su tout de suite qu'elles me serviraient un jour à
quelque chose...
Il suffirait d'attendre que l'appel de cette silhouette grise
parvienne jusqu'à moi.
Mais les choses en seraient sans doute restées là
si Gilbert Fabiani, mon ami relieur, ne m'avait proposé
de donner au livre du caillou une reliure qui lui conférerait,
c'était bien le moins, la solidité du roc!
Et pour faire bonne mesure, nous incrusterions dans la toile un
caillou qui symboliserait à lui seul le titre et le nom
d'un des deux auteurs, vous devinez lequel...
J'avais donc commencé à essayer des cailloux, comme
on essaye des bijoux; mais mes pierres s'intégraient mal
dans leur monture, étaient trop petites ou trop grandes,
prenaient trop de relief, et de toute façon, chacun de
ces cailloux, pour sympathique qu'il fût, n'était
pas le caillou.
Ce dernier faisait d'ailleurs ostensiblement la gueule, considérant
comme vulgaire et légèrement dégradante cette
multiplication des cailloux.
Écris-leur donc un livre à chacun!
finit-il par ironiser, muré dans une opposition monolithique.
Je commençais à m'arracher les rares cheveux qui
me restent sur... la tête, quand Gilbert me présenta
son premier caillou relié.
Une fine toile grise, parfaitement assortie au héros du
livre je ne parle pas de moi.
Une toile grise raffinée, un gris souris qui me disait
quelque chose, quelque part... Mais quoi?
Gilbert me sortit de mes réflexions en concluant : Maintenant,
tu peux chercher des cailloux, mais il les faut assez plats...
Plats? gris? Bon sang... mais c'était bien sûr! Les
sapristia, enfin, les trucs ronds, là, les cailloux gris
avec intérieur et secret! C'était ça, l'idéal,
de fines coupes de septaria, merveilleusement polies et délicatement
collées sur la toile rugueuse, offrant à l'amateur
ébloui les fines corolles, les arachnéennes volutes
de leur fleur intérieure...
Assorties à la reliure, assorties au texte du livre, assorties
au caillou, puisque comme lui, et chacune à leur façon,
elle recèlent de mystiques mystères sous leur apparence
anodine, rugueuse et trompeusement terre-à-terre.
Seulement, si le concept était beau,
il fallait encore qu'il fût réalisable. Les sept...
chose sont fragiles, Gérard Mouneyres d'ordinaire les coupe
en deux, pas en tranches; allaient-elles vouloir entrer dans notre
jeu, accepter d'être débitées sur l'autel
de l'art et du livre-objet? Ou leur friabilité exacerbée
prouverait-elle leur répugnance à dévoiler
leur intimité?
Non sans difficulté, Gérard Mouneyres a pu trancher
et polir la septaria que Gilbert a reliée pour toi et dont
le mystère désormais t'appartient, hypocrite collectionneur,
mon semblable, mon frère! Il te revient de l'inventer avec
elle aussi souvent qu'il vous sera bon de le revivre; mais je
ne résiste pas au désir de te confier en quelques
mots manuscrits ce qu'avant de la quitter en ta faveur j'ai pu
percevoir du rêve minéral que ta nouvelle amie poursuit
dans sa nuit intérieure peuplée d'étoiles
de mer depuis cent cinquante millions d'années.
Voici donc ce que j'ai su de l'histoire de ta pierre : une... tranche de vie dont j'improvise le début et dont tu rêveras la fin.